Interview : Julien Hardy, Century Racing Ltd || 02 Oct 2020

Questions à Julien Hardy, Directeur et Ingenieur en Chef de Century Racing Ltd

Questions à Julien Hardy, Directeur et Ingenieur en Chef de Century Racing Ltd

1. Vous êtes l'ingénieur en chef de Century Racing. En quoi cela consiste-t-il ?

Mon rôle est d'imaginer, dessiner, concevoir et développer les voitures que Century Racing commercialisera. En tant qu'ingénieur, je dois transcrire une idée en dessin, puis en modèle 3D afin de la concrétiser en produit final.
La conception de nos voitures commence en général à partir d'une feuille blanche, mais il arrive aussi que nous travaillions sur un modèle existant afin de développer et d'améliorer ce qui peut l'être en nous appuyant sur l'expérience acquise en course. Ainsi, la première CR6 a vu le jour après 9 mois de développement, mais la recherche permanente de meilleures performances impose un travail continu d'évolution sur l'ensemble des composants de la voiture.

Le rythme de développement peut même être dur à tenir parfois et je me voyais jusqu'à récemment travailler près de 60 heures par semaine. Il est vrai que nous étions une petite équipe ce qui m'imposait de jouer plusieurs rôles à la fois. J'ai même fabriqué seul les 4 premiers châssis.
Cela m'a aussi permis de devenir expert dans différents domaines comme les amortisseurs, les matériaux composites, l'électronique, l'aérodynamisme, la transmission, la métallurgie et bien d'autres. Cette expérience m'aide aujourd'hui à peaufiner le développement de nos voitures puisque j'en connais le moindre boulon.

2. Pouvez-vous nous parler du cursus qui vous a permis de devenir le concepteur d'une des voitures de rallye-raid les plus en vue aujourd'hui, la CR6 ?

J'ai fait des études d'ingénieur mécanique, mais la majorité de mes connaissances vient de l'expérience que j'ai acquise après 17 ans passés dans l'univers des rallyes-raid.
Alors que j'étudiais à Cape Town, j'ai conçu ma première voiture tout-terrain, une petite monoplace qui développait 15 chevaux. C'est là que j'ai pris le goût de la compétition automobile.
Puis ayant appris que c'était à Johannesburg que tout se passait, j'ai suivi mon instinct et déménagé. Avec une petite dose de chance j'ai pu trouver ma voie et m'y faire une place.

3. Votre travail vous a conduit dans de nombreux pays au grès des courses dans lesquelles participaient vos voitures jusqu'à la plus prestigieuse, le Dakar. Que retenez vous de ces expériences incroyables ?

J’ai eu la chance de participer au Dakar sur 3 continents différents : la dernière édition en Afrique en 2007, l'Amérique du Sud en 2012, 2016 et 2019 et cette année en Arabie Saoudite.
Chaque Dakar est unique car le tracé change à chaque fois et chacun de ces continents a ses particularités.
J’ai connu des températures de -13°C dans les montagnes de l’Atlas au Maroc et plus de 50°C à Belen au cœur de l’Argentine. J'ai également pu évoluer à plus de 4000 m d’altitude en traversant les Andes de l'Argentine au Chili passant du soleil et 35°C le matin à une tempête de neige et 2°C l'après-midi. Sans oublier les paysages lunaires du lac salé de Uyuni sur les hauts plateaux de Bolivie. Tout cela était magique !
J’ai aussi fait le spectaculaire Silk Way Rallye en 2019 avec un départ près du lac Baikal en Sibérie orientale, suivi d'une traversée de la Mongolie du nord au sud, pour finir dans la zone désertique du nord de la Chine.
Il y a eu trop de paysages magiques pour tous les énumérer ici, mais c’est sûr qu’on voit le monde d’une manière unique en rallye-raid !

4. La CR6 est l'aboutissement d'un long travail de développement. Comment avez-vous vécu la première victoire d'étape de votre voiture au Paris-Dakar en début d'année devant des voitures d'usines comme la Mini ou la Toyota ?

Avec l’équipe française SRT (Serradori Racing Team), on a tout de suite eu un bon contact et parler la même langue a rendu les choses faciles. Avec un objectif commun et les moyens qu’ils ont à leur disposition, nous avons pris la décision de mettre tous nos efforts pour ce Dakar 2020 travaillant à améliorer les performances de la voiture jusqu’à la dernière minute avant le départ. On a travaillé sur la vitesse de pointe (la CR6 était de loin la plus rapide avec 209 km/h enregistrés sur le GPS) et les suspensions. Personnellement je me disais qu’avec un peu de chance, une victoire d’étape serait possible.
Il y a énormément de facteurs qui entrent en jeu sur ce genre d’épreuve et le jour de notre victoire d’étape tout ces facteurs ont convergé dans le bon sens pour Mathieu (le pilote) et Fabian (le copilote) : une bonne position de départ, aucune erreur de navigation, un pilotage agressif mais sans erreur, un terrain certes varié mais qui nous favorisait légèrement et surtout pas de traces de motos pour aider les voitures de tête ce jour là.
C'était vraiment palpitant de suivre leurs temps intermédiaires au fil de l’étape. Je voyais la victoire se dessiner, mais au fond de moi je n'arrivait pas à me détendre, craignant qu'un imprévu vienne tout gâcher. Jusqu'à ce que le numéro de la voiture apparaisse à la première place à l'arrivée, le stress qui était au maximum a laissé la place à des larmes de joie incontrôlables.
Ceux qui connaissent mon parcours et les années difficiles auxquelles j'ai du faire face pour arriver là comprendront cette émotion. Le Dakar c'est l’Everest de la discipline et ce jour là j’ai eu l’impression d’être debout sur le toit du monde !

5. Quels sont vos projets pour la suite ?

Malgré l’année marqué par la Covid 19 et un arrêt total des compétitions dans le monde, nous avons eu la chance de pouvoir vendre 5 voitures à ce jour (Chine, Afrique du Sud, France x 2 et Brésil). Nous avons également mis à profit le moment de calme entre mars et mai pour travailler d’arrache-pied sur le développement de la CR6. Il y avait des lacunes au niveau du couple et de la puissance moteur et un manque de support des amortisseurs dans les dunes. Ces deux problèmes ont été résolus et notre voiture est à l'heure actuelle beaucoup plus rapide que celle qui a gagné l’étape 8 du Dakar. Et si les informations qui disent que les Toyota et les Mini n’ont pas pu développer autant que nous cette année sont bonnes, la CR6 promet d'être une arme redoutable sur le Dakar 2021 ! A ce jour nous avons d'ailleurs six CR6 engagées pour l’édition 2021 (3 chez SRT et 3 chez Century Racing)

Questions à Julien Hardy, Directeur et Ingenieur en Chef de Century Racing Ltd
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6. Jamais eu envie de passer derrière le volant ?

A ce jour je n’ai fait qu’une course au volant en 2006 pour m’amuser, mais je ne suis pas très bon à ça. Chacun son métier ! Cela dit, de 2011 à 2013 j’ai été copilote pour Mark Corbett (fondateur de Century Racing) afin de mieux comprendre les exigences du terrain. L'expérience a été très enrichissante et nous a permis de faire un grand pas en avant dans le développement.
Si le pilotage n'est pas mon truc, par contre j’ai un très bon ressenti du comportement de la voiture. C'est donc important pour moi de participer aux tests à la place passager pour mieux comprendre ce qui ne va pas afin de confirmer les changements et les réglages à apporter.

7. Quand un enfant du pays brille à l'étranger, c'est toujours une fierté pour les Mauriciens, surtout dans une discipline aussi pointue que le sport automobile. Avez-vous quelques conseils à donner à des jeunes qui rêveraient de suivre vos traces ?

Ca fait un peu cliché, mais je crois qu'il ne faut pas hésiter à suivre sa passion dans la vie. Tous les matins en me réveillant, ma seule hâte est d’aller travailler et bien souvent je ne vois pas ça comme un travail mais plutôt comme un privilège.
Je crois aussi que nous sommes tous nés avec un certain talent, mais que très peu d’entres nous l’exploitent. Quand ma retraite viendra, j’aimerais pouvoir regarder en arrière et me dire que je n’ai aucun regret sur mon choix de carrière et que j’ai maximisé les opportunités qui m'ont été données sans me laisser arrêter par les obstacles et les difficultés rencontrés.
Mon conseil aux jeunes d’aujourd’hui c’est que le dur labeur porte toujours ses fruits, même si ça prend du temps. J’en suis la preuve vivante !

8. Pour finir nous demandons toujours quelle serait la voiture de vos rêves ?

(Rires) Très bonne question ! Je roule un Pajero qui a plus de 16 ans, mais il m'a accompagné fidèlement sur toutes les courses locales depuis plus de 10 ans et j’ai un attachement particulier avec lui. Sinon j'ai hérité d'une Aston Martin Vantage V8 qui appartenait à mon meilleur ami, mort d’une crise cardiaque il y a 3 ans. Elle a une très grande valeur sentimentale à mes yeux et sera probablement ma voiture pour la vie.
Mais pour répondre à la question, je suis un grand fan de Lamborghini (mon inspiration pour la carrosserie de la CR6) avec une préférence pour l'Urus. Son design est époustouflant et il conserve une polyvalence et des aspects pratiques appréciables dans l'environnement sud africain. (pour la petite histoire, nous avons même approché Lamborghini pour une collaboration au Dakar mais ça n’a pas abouti... )

Questions à Julien Hardy, Directeur et Ingenieur en Chef de Century Racing Ltd
Century Manufacturing Team

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